La Poupée-Tabac

 

 

La flamme du briquet était tellement lumineuse…

Ce grésillement si particulier quand le feu caresse la cigarette…le moment pile où ça s’allume.

Première bouffée depuis des semaines.

Délicieuse fumée, volutes légères au goût prononcé.

Elle était presque à se demander pourquoi elle avait essayé d’arrêter.

D’accord, c’est mauvais normalement, alors pourquoi ressentait-elle ça comme si bon ?

Ce n’est pas conseillé, pour une vie normée, surtout. Mais, une fois de plus, elle replongeait. Promesses mainte fois non-tenues depuis qu’elle y avait goûté. Échec exquis.

Elle se sentait faible de craquer, d’éluder les conseils avisés pour son propre plaisir. Et puis, après tout, « on a qu’une vie », parait-il, non ?

Plus elle fuyait et plus elle y revenait fort, en somme.

Fuir devant l’ennemi n’étant pas bien courageux, pensées de mauvaise foi, elle réitérait.

Ce feu dans les poumons lui rappelait comme elle se sentait vivante, la nicotine lui envoyait des shoots de détente, pile ce dont elle avait besoin…

 

Puis merde quoi, pourquoi abandonner ses tiges qui lui faisait un bien fou ?

Pourquoi laisser cette plante se dessécher seule dans le noir, cachée au coin d’un tiroir ?

 

Ce n’était pas loyal en comparaison du bien-être que ses cigarettes lui amenaient.

 

Comme souvent, ses pensées ridicules et contradictoires la faisaient sourire. Comme si elle pouvait prendre assez de distance avec elle-même pour se regarder réfléchir et se juger toute seule.

Elle se trouvait drôle à vouloir remercier ses clopes, à leur être redevable.

 

Ce truc-là, cette croyance aberrante, de doter les objets de sentiments. elle l’avait depuis toute petite...

 

Seule, dans le jour laissant place à la nuit, l’esquisse d’un sourire aux lèvres, elle écrasa doucement son amie nicotinée sans pouvoir s’empêcher de lui envoyer en pensée une prière de gratitude… Ce goût-là, au fond de la gorge, cette odeur-ci, entre les doigts, elle ne s’en lassait pas.

Merci, clope, tu es si bonne...

Pulsion gourmande, faiblesse inconsidérée : elle avait envie de rester profiter de ce début de nuit, de continuer à divaguer,

de s’en rallumer une.

Où en était-elle ?

Déroulement du fil de ses pensées tabagiques…

Ah, oui...

 

C’est vrai, donc, depuis l’enfance, comme pour les cigarettes, elle octroyait aux objets qu’elle aimait des considérations et des sentiments humains, ...ethno-nombilisme déconnant .

Elle se souvint que petite, elle faisait surtout ça avec ses « doudous » .

Primordiaux, les jouets-fétiches, pour un enfant…

 

Il y avait cette taie d’oreiller, le doudou royal, le plus important, impossible de s’endormir sans lui... Son odeur infecte était addictive (tiens… Le doudou-taie serait la version enfantine de la clope d’adulte ?)… Cet objet était, selon elle, dépourvu de sentiment, parce que, tout de même, il était tellement informe... Mais il la faisait bien assez culpabiliser, malgré ça, si elle ne le reniflait pas toutes les heures de la journée, minimum… Toc infantile.

 

Et il y avait cette peluche… Un caneton plus exactement.

C’était drôle : suivant comme les fibres synthétiques se collaient au plastique de ses yeux de canard, elle y imaginait des émotions. Parfois le col-vert en devenir avait les billes bien assez dégagées pour paraître euphorique, parfois les poils de peluche se reposaient sur ses yeux et lui donnait un faciès triste… Ce doudou-là ne quittait pas son lit de fillette, elle ne le perdait jamais, il restait toujours en lieu sûr, fidèle, qu’importe son émotion, il était là.

 

Enfin, elle se souvenait de LA poupée… Qu’elle était belle cette poupée… Le jour où elle arracha le papier-cadeau autour de la boite la contenant, elle avait eu l’impression que son cœur nucléait de bonheur.

Elle la lorgnait depuis quelques temps déjà… Peut-être même au moins deux semaines ! Une éternité dans une vie de petite fille…

Elle avait eu envie tellement fort de cette poupée...Et enfin, elle était là ! Juste là ! Dans ses bras ! Elle lui appartenait !

Et comme ce jouet lui plaisait !

 

Au début, quand elle s’occupait de sa poupée, ça lui donnait comme un goût de tout-puissant-paradis. De ceux qui ne meurent jamais. Comme un amour pour toujours.

Le premier soir, elle se souvient de ne pas avoir pu la lâcher, il avait fallu la faire cohabiter dans le lit, avec le caneton.

Celui-ci avait paru étonné : fibres textiles aplaties sur l’œil gauche, œil droit dégagé.

Mais Coin-coin ne semblait pas la rejeter…

 

Et puis, comble du couronnement, elle l’avait bordé avec son odorante taie-doudou…

Bon, juste quelques minutes… Oui, quelques minutes, parce qu’il avait bien fallu reprendre la taie pour se chatouiller le nez avec : sans ça, impossible de s’endormir.

 

Le lendemain, elle avait joué encore avec sa poupée, mais… peut-être avec un peu moins d’entrain.

Le soir même, elle n’avait pas dormi avec.

 

Les jours passant, elle avait fini par la poser dans un coin de sa chambre et puis l’avait un peu oubliée. De toutes façons, elle était acquise, elle était là, sa poupée, elle n’allait pas bouger. Elle n’irait nulle part.

Elle se disait que si elle avait envie de jouer avec, il suffisait juste d’aller la cueillir à sa place. La poupée sera toujours bienheureuse de la moindre miette d’attention qu’on lui donnerait.

 

Chaque fois que son regard trébuchait dessus, elle ressentait un pincement au cœur, une culpabilité, un peu, de la délaisser comme ça… alors elle lui envoyait un sourire, c’était déjà pas mal, mieux que rien.

D’autres fois, aussi soudainement que rarement, comme une pulsion, lui prenait l’envie de jouer avec, et là, c’était festival de complicité entr’elles deux.

Et puis, de nouveau, sans trop savoir pourquoi, elle s’en lassait et la délaissait, complètement…

Juste, c’était une chose naturelle, elle n’avait plus envie et elle ne voulait surtout pas se forcer.

 

Il était arrivé une fois ou deux qu’après avoir rangé sa chambre, elle ne retrouve plus sa poupée. Celle-ci avait comme disparue.

Elle se rappelait, alors, des vagues de panique qui avaient pu la parcourir ces moments-là, comme soudain elle avait un besoin fou de savoir que son jouet n’était pas loin, qu’elle ne l’avait pas inventée, qu’elle faisait partie de sa vie.

Quand elle la retrouvait, le soulagement était tel que la fusion des premiers temps resurgissait.

Mais jamais bien longtemps.

 

Une partie d’elle se disait que sa poupée n’était qu’un jouet et que ce n’était pas grave. Qu’au pire, la poupée, elle le savait bien, elle était au courant de sa condition d’objet.

Une autre partie lui murmurait qu’en jeu, il ne fallait pas faire semblant, qu’il fallait juste qu’elle suive ses envies d’amusement sans trop s’inquiéter du reste. Après tout, elle était une petite fille, elle allait avoir bien assez de temps d’adulte pour se faire du souci avec les vrais problèmes de grands. Il fallait juste profiter de jouer comme elle en avait envie pour remplir sa jauge de joyeuseté et pouvoir affronter la suite.

Une dernière partie, la plus imposante, culpabilisait malgré tout horriblement de délaisser sa poupée, celle qu’elle avait tant aimé et choyé, aussi furtivement qu’intensément.

 

Bref... Maintenant, elle était arrivée à l’âge adulte.

Au gré des déménagements, de la vie qui passe, elle ne savait même plus où l’objet-poupée avait atterri.

Peut-être, offensée d’avoir été délaissée, son jouet avait fait en sorte de disparaître pour de bon.

C’était de bonne guerre, après tout.

 

Soudain l’évidence la choqua. C’était limpide.

Son sourire esquissé entre deux bouffées de cigarettes avait disparu.

Son cerveau lui avait joué un tour qu’elle n’avait pas vu venir.

Il essayait de lui envoyer un sursaut douloureux d’instinct de survie.

Une fois de plus, elle avait su faire la différenciation entre elle et ses pensées, pour une mise en lumière cruelle.

Elle avait compris où ses neurones voulaient en venir :

 

C’était en lien avec cet homme qu’elle n’arrivait pas à cerner. Ni à oublier.

Pour lui, elle représentait la cigarette : Gourmande mais mauvaise, celle qu’on essaye d’arrêter.

 

Pour lui, elle était la poupée qu’on aime bien avoir à disponibilité, pour jouer, mais sans se forcer, celle qu’on regarde parfois, à qui on sourit juste parce qu’on se sent coupable de ne pas savoir assez l’aimer.

 

Elle était sa poupée-tabac.

 

Elle écrasa sa dernière clope et décida d’essayer de disparaître, à son tour, pour de bon.

 

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