La chute

LA CHUTE

 

Elle faisait face à un dilemme et n’était pas sûre d'en sortir indemne.

Mais il fallait qu’il sache. Il fallait que ça éclose. Elle se sentait trop à l’étroit dans son bourgeon, ça en devenait douloureux.

           

Elle ne savait pas trop comment le lui dire.
Sa main droite avait écrit tandis que sa main gauche menaçait de tout effacer.
Son cerveau essayait de faire l’arbitre pendant que sa raison levait les yeux au ciel, dépitée.
Ses poils se hérissaient par les frissons du souvenir des siens ;
Ses cheveux, quant à eux, se dressaient sur la tête…Quand même, elle mourrait de peur.
Sa volonté ne savait plus où se mettre, sa folie trépignait, son cœur hurlait de se lancer, d’y aller, de foncer, maintenant, là, tout de suite…
Certains neurones étaient d’accords, pensant, pragmatiques, que de toute façon, c’était là et que ça ne pouvait qu’être fabuleux.
Les autres neurones, eux, étaient clairement contre, ils étaient persuadés qu’elle allait finir par souffrir atrocement.

 

Elle était divisée de l’intérieur. Il la divisait de l’intérieur.

 

Elle décida alors de se rabattre sur une pâquerette. Pauvre fleur à massacrer.

 

Pétale – écrire encore - pétale - brûler ses écrits – pétale – aller le voir et tout lui dire d’une traite prenant le risque qu’à l’oral les mots soient moins bien choisis – pétale – lui envoyer une lettre manuscrite qui pourrait être rangée dans un grenier et retrouvée pleine de poussière des décennies plus tard – pétale – choisir la facilité du mail pour qu’il la lise au plus vite à la façon d’un sparadrap qu’on arrache rapidement, mettant ainsi fin à cet auto-torture d’un façon assez lâche mais facile – pétale - …

 

Elle se sentait un peu lâche soudain, courageuse pour tout écrire mais tellement apeurée que le mail ne lui paraissait pas être une idée si déplaisante.
Cherchant des excuses, elle se dit que tout dans sa vie était déjà tellement compliqué, autant se faciliter la tâche…

Elle se jeta sur le clavier, sentant les mots lui chatouiller le bout des doigts à s’agglomérer les uns sur les autres dans toute sa main,. Il fallait qu’ils sortent, il fallait que tout sorte.

 

«  Mon ami,

                Tu te souviens, jeudi, quand tu m’as fait cadeau de tes heures… un moment j’ai fermé les yeux, nous étions allongés-noués, et tu as remarqué que j’avais l’air endormie…

En fait, je jouais à la marelle.

Depuis quelques semaines j’avais besoin de te revoir pour vraiment Nous jauger, éclaircir, ressentir ta Présence, me noyer dans le produit du mélange de nos auras.

Parce que depuis que l’on se revoit, je me sentais funambule, sur un fil, d’un côté la peur, de l’autre l’euphorie. Avec constamment la sensation de vaciller.

De tituber.

Comme si j’étais une boussole folle qui ne savait plus où était le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest, … Et qu’il fallait que je me cramponne fort à ce fil. Qu’il fallait que je sois forte pour ne pas mordre la poussière. Terrifiée parce que d’un côté du fil il y avait la terre ferme et de l’autre il y avait quelque chose de bien trop grand pour moi, trop énorme à gérer : une chute vertigineuse.

Tu vois, ce jour-là, dans tes bras, les yeux fermés, j’ai chuté.

Protégée par notre aura, je me suis laissée tomber, engloutir. Je me suis sentie assez forte, à cette seconde-là, pour m’essayer à la vulnérabilité.

J’ai joué à la marelle :

Un, deux, trois –sur le fil –

SOLEIL – Chute –

Je suivais la volute du nombre d’or.

Soudain ma boussole avait un Nord, un Sud, un Est, un Ouest, …je chutais à ma place. Ivre d’une joie épaisse qui sentait comme toi et engloutissait tout.

Dans la bulle-univers-hors-espace-temps que nous avions créée, quelques minutes, après notre folie, j’ai su lâcher prise.

Et tu m’as fait l’effet de toutes mes chansons préférées en même temps.

Jeudi, à ce moment-là, je suis tombée en Nous sans avoir envie qu’on me rattrape.

Tu sais, « chuter », « tomber », ce n’est pas une façon de parler : ce chatouillement que l’on ressent dans le ventre quand on brave l’apesanteur, dans les manèges qui jouent avec : c’est exactement cette sensation. Je comprends pourquoi on parle de « papillons dans le ventre », je comprends les papillons, je comprends pourquoi les gens créent ces manèges. Pourquoi certains poussent le jeu jusqu’à sauter à l’élastique.

Juste là, je n’ai pas d’élastique.

Alors non, je ne dormais pas, je baissais juste les armes, je me laissais glisser, tomber en amour.

Je m’autorisais à accepter ce qui est là, entre nous, depuis le début.

Depuis le début…

Depuis le début, tu m’avais prévenue, tu m’avais dit qu’on prenait ce risque.

Et moi, sceptique, j’étais persuadée de savoir gérer.

« Depuis le début »… mais, au fond, il est où ce début ?

Tu sais, je pense que notre lien est bien plus complexe et ancien. Je pense que je t’ai dans l’âme depuis avant moi, je crois encore plus au subtil, à l’ésotérique.

Tu me fais voir le Karma.

Et puis, ce jeudi, il a bien fallu te laisser partir. Quand je t’ai dit au revoir, j’avais l’impression d’avoir un caillou dans la chaussure.

Je n’avais pas de chaussures.

Mon esprit avait comme fabriqué cette impression, comme pour me faire ressentir comme tout ça pouvait être plus complexe qu’un simple au revoir.

Plus tu partais, plus je me retenais. Et tu oubliais ton sac, tu revenais pour ta veste… et tu me glissais entre les doigts alors que je t’enlaçais fermement une minute avant.

Il était tard, j’ai eu envie de me faire à manger. J’ai mis de l’eau à chauffer et ai oublié d’allumer la plaque. Elle n’a jamais voulu bouillir. Tu es partie avec des bouts de moi. Sûrement quelques neurones je pense.

Tu sais, la peur est une maitresse puissante. Souvent accompagnée de son pote : le doute. Bras dessus bras dessous, ils me mènent la vie dure.

Ils me font faire n’importe quoi. Comme effacer ton numéro une centième fois pour ne pas avoir l’impression de te harceler quand tu es silencieux. Mon dieu ce que ton absence peut être envahissante.

Et c’est ridicule parce que, les premières fois, j’avais écris ton numéro sur un bout de papier que j’avais caché « une sauvegarde au cas où ». Pour me tromper moi-même. Un pied de nez débile à ma volonté. A force de l’effacer, ton numéro, de le reconnaitre et de le resauvegarder, je le connais maintenant par cœur. Je suis foutue. Et puis, de toute façon, j’avais ton mail. Ridicule, je te dis.

Et quand soudain, ton nom apparait sur l’écran de mon écran, à chaque fois mon cœur loupe un battement et amplifie le suivant comme pour se rattraper. Comme si même le plus banal de tes messages me rappelait que tu existes, que je ne t’ai pas inventé, pas rêvé. Et c’est l’euphorie : tu existes. Bel et bien.

Parfois mon cœur loupe ce battement juste par le son d’un message, et je dois avouer que certaines fois la déception est amère. Et puis je m’en veux de ne pas être heureuse des nouvelles que peuvent me donner les autres humains.

Alors je t’attends. Tu cours après le temps dans l’autre sens que la terre pendant que je passe des milliards de journées. Ta malédiction est contagieuse : il suffit que je m’approche de toi pour que mon temps file. Il file aussi intensément qu’il me parait long quand tu es loin.

Les compères diaboliques Peur et Doute savent bien me piquer avec cette histoire de temps : ils me disent que souvent, la vie, c’est bientôt fini, et que je vais continuer à la vivre de côté, loin de toi… et moi, hypocrite, je leur assène mon beau discours sur le moment présent. Plus facile à dire qu’à faire et ils le savent : ils rétorquent alors que si seul le moment présent est important, alors je suis en toi que les rares moments où je suis avec toi. Qu’aucun sentiment de manque n’est possible. Je me dis que tant mieux si toi tu ne ressens pas ce sentiment, il est loin d’être agréable.

Et Peur et Doute m’assènent le coup fatal en rajoutant que c’est normal, par ta mission de vie, que je passe après le monde entier, que ça explique pourquoi des jours entiers peuvent passer sans que nous soyons en lien. Ces moments-là, je me sens si petite. Insignifiante.

C’est une complexe antithèse : chaque fois que je te découvre un peu plus, je dois t’oublier un peu plus fort. Pour me protéger et atténuer le manque, éviter une attente hors-contrôle. Même si après plusieurs jours asséchant sans toi dans les parages, je me lève chaque matin avec l’espoir de recevoir de tes nouvelles. Les soirs des jours sans toi, j’ai hâte de m’endormir dans l’espoir que le prochain jour se fera avec toi.

Euphorie, chute délicieuse, apesanteur, manque, hors-contrôle : serais-tu une drogue dure ?

Tu sais, je t’attends mais je vis malgré tout. Depuis longtemps, je t’a(b)ime par d’autres pour t’exorciser et te suis désespérément infidèlement fidèle. Je te cherche partout dans eux. J’ai même fait semblant de m’enthousiasmer parfois, plongeant en apnée dans leur tiédeur pour mieux m’en infuser, à m’en déglinguer la poitrine, à me briser de désillusions.

Je crois que, dernièrement, les limites de mon intimité sont rendues floues, ma pudeur en est d’autant plus sacrée et je couronne plus de ma retenue. Mais toi, tu sais lâcher complètement prise. C’est comme ça que la sexualité devrait être. Comme toi tu la vis. Cette intensité, cette perte de contrôle, cet abandon… Cette acceptation du monstre magnifique qui s’impose… Exactement tout ce qui me terrifie. Et que je veux aimer. Apprend-moi, s’il te plait, apprend-moi qui je suis. Aide moi à relier tout mon corps en un.

Viens me bousculer encore avec cet amas de sentiments pétrifiant qui font rougir et suffoquer, courir pour fuir et revenir dans la seconde, hypnotisé, qui empêche de respirer et font revivre. Reviens mettre ton bazar dans les draps où j’ai gardé ton adn, dans mes cheveux, dans mon cerveau, dans mon ventre, dans mon cœur, dans ma vie. Tu sais, quand tu n’es pas là, c’est comme figé, presque ordonné.

Ta place partout dans mes dedans est encore tiède, je n’ai pas envie que tu la laisses se refroidir. Je veux ton sans dessus-dessous, avec toi au-dessus ou toi en-dessous, que tu me caresses lentement, que tu me possèdes passionnément, que j’oublie ma peur, submergée de désir, dans ta chaleur, qu’on se comble, qu’on s’offre, qu’on s’épanouisse, je veux prendre soin de toi et te serrer tellement fort que ça en panserait chacune de tes plaies. T’offrir mon plaisir comme tu m’offres le tien, sans concession.

C’est chimique, irrationnel, sans possibilité d’emprise, tu fais partie des humains que je préfère, tu es même l’être dont j’ai le plus envie.

Plusieurs fois on a essayé de se donner une fin, sans succès, je suis contente qu’on se donne ce qui me semble être un vrai début, je ne te demande pas la lune, juste au moins qu’on tente d’encore de se faire régulièrement sourire, un peu bêtement.

Je suis sure qu’ensemble on peut créer de jolies choses si tu continues toujours un peu plus à accepter de me faire entrer dans ta vie. D’un moyen ou d'un autre.

Juste, il fallait que tu saches, je crois. »

Il refusa de la revoir.

Elle commença alors une nouvelle histoire d’amour, sûrement la plus grande et la plus importante de toute sa vie.
Une histoire  vraie et sincère, de celle qui ne lui brisera plus jamais autant le cœur.
Une histoire avec elle-m’aime.

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