PURGATOIRE D' ICARE

 

Elle avait été heurtée.
Fort. Plusieurs fois.

Mais avait pansé ses plaies.

Celles-ci n’avaient pas disparu, juste elles étaient devenues cicatrices de vie. Chacune accompagnée de précieux enseignements.

Etait venu le temps du repos.

Pourtant, elle était à l’aube de sa vie mais déjà si fatiguée.
Et puis, de toute façon, elle n’avait plus la force.
Le grand repos, alors, c’était enfin maintenant.

Elle avait décidé de faire les choses bien comme il faut, pensait qu’elle le méritait amplement. Elle sortit alors arcs en ciel de sels, explosions colorées de bougies et sa mousse préférée :
celle à la fleur d’oranger d’odeur velours.

Faire couler l’eau…
Bien sûr pas trop froide, mais pas trop chaude non plus, de peur que les extrêmes puissent, par leur intensité, lui chatouiller les cicatrices.
Il lui fallait un tiède parfait : un bain de protection amniotique pour s’anesthésier en douceur.

Doucement s’immerger. Presqu’entièrement.
Et s’infuser du cocon pour enfin s’atténuer.
Assez rapidement elle ne se sentit plus, avait l’impression de calmement fondre, de disparaitre.

Engourdie.

A l’abri du reste.
Avec comme seules preuves de vie, les vagues mouvements de sa respiration et, à peine perceptibles via ses tympans noyés, le bruit sourd et lointain des battements de son cœur.

En apnée. A l’abri de la vie. Elle y resta longtemps.
 Peut-être une décennie. Peut-être même un siècle.

Un moment, elle se rendit compte que la mousse d’oranger ne pétillait plus depuis des lustres. Bougies consumées et sels fondus, elle était toujours là, à tremper, dans le cadavre tiède de son bain.

Engourdie et fripée, elle se dit que, d’un cadavre, elle n’en était pas loin.
Et, qu’en fait, là, elle crevait d’ennui.

Elle se demandait un peu si son étincelle de vie existait encore. Et en quelle portion.
Alors, juste, comme ça, pour voir, discrètement comme pour se tromper elle-même, elle rajouta un peu d’eau chaude dans la baignoire.

C’était tellement bon… L’eau chaude progressait doucement, remontant le long de son corps pour se mélanger au tiède existant. Comme une caresse enivrante…

Paradoxalement, réchauffée, elle frissonna. Un frisson-bonbon, de ceux qui réveillent les sens…
En vie, donc.

Le frisson passé, la chaleur, au contact de la vie extérieure, du froid de la tiède réalité, s’estompa. L’eau baissa en température.
Son chaud tiédi, l’engourdissement revenait… la laissant plus anesthésiée que jamais.
Elle ressentit la triste impression d’un pincement frais au creux de la poitrine.
Ce n’était sûrement que ça : une impression.

Pour en avoir le cœur net, pour tromper l’ennui ralenti qui revenait au galop et surtout parce qu’elle avait adoré la caresse sensuelle de son eau chaude, elle recommença. Encore
Et encore.

Plus elle se réveillait les sens, plus elle s’engourdissait entre chaque frisson, alternant euphorie et pincement frais.

Un jour, presqu’habituée à sa valse dangereuse, sans se douter de quoique ce soit, elle baissa la garde.
Distraite, perdue dans les limites de son propre jeu, elle s’ébouillanta.
Elle s’ébouillanta violemment.
Passionnément.
Douloureusement.

Un mauvais réglage sans doute…
Oui, sans doute.

Chacun de ses atomes rougirent, incandescents. La chaleur était mordante et elle gagnait jusqu’à son intérieur.
Elle se sentit cuire de tous les organes.
La moindre parcelle de son être fut brûlée intensément.
Corps et âme.

Jamais elle ne s’était sentie aussi vivante.

Mais si une chose est intense, c’est bien parce qu’elle ne dure pas.
Une fois de plus le froid du réel tempérait tout.

La tiédeur de son bain lui parut amèrement glaciale, comme jamais.
Et tout son être, fondu, lui faisait mal.
Mal d’avoir vécu trop fort soudainement, le temps d’une étincelle de foudre.
Ses cicatrices avaient bougé, elles semblaient toutes neuves. Non pas rouvertes mais différentes.
Son monde entier ne se ressemblait plus.

Depuis, elle se demande constamment si cette expérience est un miracle fabuleux ou le pire piège de sa vie.
Sa vie, maintenant, n’a plus la même température.
Elle est d’un tiède dérèglé de souvenir d’exquise brûlure.
Comparaison cruelle.

Peut-être aurait-elle dû restée engourdie.

 

Ajouter un commentaire